mardi 15 mars 2011

Chez Manuel

Ancue, communauté mapuche à quelques kilomètres de Temuco.
C'est ici que vit Manuel, seul, avec ses 40 moutons, ses 8 vaches, ses 3 chiens, son cheval, son chat, et un bon nombre d'araignées !
Manuel, nous l'avions rencontré une première fois en France, alors qu'il était venu faire une déposition de plainte à l' ONU à Genève. En effet, une décharge installée en amont de la rivière qui alimente sa communauté destabillisait celle ci en polluant l'eau et en mettant en péril l'équilibre de l'environnement.

Nous le retrouvons donc à Temuco ; il nous attend pour faire les courses avec nous : il a l'air un peu inquiet de savoir comment ça va se passer, peut-être se demande-t-il si nous sommes habituées à beaucoup de luxe et de confort... Il faut dire que nous aussi, on a un peu d'appréhension : ne va-t-on pas être une charge pour lui ? Va-t-on pouvoir l'aider ? Ne va-t-on pas faire de nouvelles "boulettes" comme chez Carlos et Marta ? Il vit seul, comment va se passer la relation avec lui... ?
Sur le chemin qui mène à sa communauté, il nous avise un peu : " Vous savez, chez moi, c'est très modeste, rustique, il n'y a pas trop de commodités...  Vous connaissez un peu la vie des champs ? Vous avez un jardin ?"

En effet, la maison de Manuel est très simple : un toit, quatre murs, une table et quelques meubles ; ah oui, et puis une radio aussi, qu'il écoute tout le temps. Les toilettes, au fond du jardin, et la douche, sous le saule pleureur avec un bidon d'eau chauffée au soleil durant la journée. On a trouvé ça très bucolique, cette douche, ce cadre magique et naturel, ce saule qui faisait office de rideau de feuilles, soufflant quelques poèmes inspirés...
Quelques jours, de longues discussions et moultes blagounettes plus tard, nous voilà tous trois rassurés : ça va coller !

Manuel est quelqu'un de très simple et de très humble. Il nous a parut ouvert et curieux, tolérant et sensible ; nous nous sentons vite à l'aise avec lui. Le rire facile et à la fois très cultivé, nous enchaînons fous rires et discussions très profondes, mais toujours avec cette tranquilité et ce calme qui l'habitent ; Et des moments de silence, de ces moments rares où chacun est bien, sans ressentir ce maladif besoin de combler le vide en parlant.
Ce silence, cette écoute des sons et du monde, nous l'avons peut-être un peu perdu dans nos sociétés stressées et bruyantes. Dans la campagne, "il n'y a pas de bruits, seulement des sons".
 Si nous parlions beaucoup, nous passerons également beaucoup de temps en silence, mais d'un silence jamais pesant, jamais gêné, plutôt reposant...  laissant le temps d'être en relation avec l'autre, ou de se perdre dans ses pensées pour revenir plus présent et attentif à l'autre... Des petits temps de réflexion pour mieux continuer la discussion...

Manuel, comme la plupart des familles de sa communauté, travaille beaucoup et vit de ses betes, de son potager, troquant maïs contre confiture ou courgettes contre "meshken" (une preparation a base de piment qui accompage tous ses plats !!) aux voisins de la communauté.

Cette vie solitaire, d'un point de vue extérieur, peut paraître rude, triste et difficile, et pourtant c'est pour lui un choix, une manière de vivre qui le comble et le rend heureux. Il nous parlera de cette vie simple et rustique loin de l'effervescence de la ville, en accord avec la nature avec laquelle il se sent connecté. En effet, au-delà de la beauté qu'elle représente pour la plupart des gens, pour Manuel elle est plus que cela : elle lui procure un état de "plénitude", comme une force qui l'accomplit et lui donne le sentiment d'être complet, de ne manquer de rien. C'est peut-être aussi en cela qu'il peut trouver goût à cette vie où il se sent libre, sans confort ni plaisir materiel : " Si je ne prenais pas de plaisir à faire les travaux même difficiles, ma vie serait insupportable ".

A l'image de sa manière de vivre, la "ruka" (maison) qu'il consrtuit depuis 2 ans est très simple et rustique : tout en bois, avec seulement deux pièces, un poêle au centre, le sol en "adobe" (mélange de paille, terre et eau). Toute construite de ses mains, sa petite maison n'avance pas bien vite : il profite donc de l'aide des voisins et des amis de passage.
Nous l'aiderons d'ailleurs à tamiser la terre qui servira à l'adobe.

De même, nous l'accompagnons pour rentrer les bêtes le soir, en tâchant de déjouer les plans d'attaque des vaches intolérantes à l'entrée d'étrangères dans leur pré, nettoyons la bergerie, ramassons (et mangeons!) des tas de mûres et faisons de la confiture. Manuel ne se permet pas de prendre du temps pour faire la cuisine :nous lui rendrons donc ce service, tentant de satisfaire au mieux ses papilles par des gratins aux courgettes ou tartes de nos inventions suivant la récolte du potager...
A notre avantage, la qualité des bons produits frais et sains rattrapent nos maigres talents de cuisinières : maïs tendres ou lait tout droit sorti du pis d'la vache... ET les inévitabes accompagnateurs de saveurs : Le señor "meshken" pour le salé, et la señorita "harina tostada" (farine grillée) pour le sucré.

Manuel nous emmène chez ses voisins dans le champ d'à côté. Dans la cour se côtoient chiens, chats, poules, cochons, dindons, canards, oncles, amis et enfants, en un joyeux bazard caquetant et bruyant. Dans une petite maison "bringuebalante" vit Sandra et sa famille.
(ci dessous, le Rewe, sorte de totem sacré indiquant la présence d'une Machi )
Sandra est machi (pour pépé Jean, la machi c'est le chef spirituel et guérisseur de la communauté). Il y a deux ans, alors qu'elle était très malade, elle est allée voir une machi qui lui a révélé que c'était là le signe qu'elle devait être à son tour machi. En acceptant et en accomplissant ce rôle, elle s'en est sortie et aujourd'hui, c'est elle qui recoit les malades de la communuaté et d'ailleurs.
 La machi est aussi une autoritré importante dans la communauté : elle peut orienter les décisions et c'est elle qui guide les cérémonies religieuses telles que le Guillatun ou le Machitun.
Cependant, on ne devient pas machi comme on devient docteur : pas d'études fastidieuses ou d'examens ; c'est une aptitude que l'on peut déceler dès l'enfance chez des personnes très sensibles, parfois malades ou qui ont la capacité de faire des rêves prémonitoires ou de choses passées. Une fois cette attitude décelée, le futur machi se voit pris en charge par un autre machi qui lui transmet une part de son savoir (nottament en ce qui concerne les prières, le déroulement des cérémonies... )Le reste est un apprentissage personnel qu'il experimentera par les rêves et les sensations : selon Sandra, le diagnostic des malades, le choix des plantes médicinales et la préparation des remèdes sont des choses innées, qu'elle sent, en elle, qu' elle sait, sans savoir comment.

Le genou d'Eloïse restant defenitivement incurable à nos medecins occidentaux, elle ira se présenter à la salle d'attente le jour des consultations. Une prière vers le ciel en mapudugun, un instant de silence en tenant dans ses mains un flacon rempli de l'urine du malade, la machi révèle ensuite tout ce qu'elle ressent du fonctionnement de la personne et lui concoctera un remède personnalisé à base de plantes (sorte de tisane).

Pour l'instant, les effets ne sont pas fulgurants, esperons que la volonté du "Chao Nguenchen" (Dieu mapuche) soit favorable à cette guérison...!!!  Peut-être aura-t-elle droit à l'étape supérieure : le machitun durant lequel Sandra entre en transe. Elle nous explique : lorsqu'elle accede à cet état, elle entre en relation avec une force supérieure qui lui procure une énergie incroyable et lui permet de trouver la raison de la maladie. Elle est accompagnée par un assistant dont le rôle est de restranscire les parole de la machi en transe ; car une fois sortie de cet état, elle ne se souvient plus de rien...

La suite de ces trépidantes révélations dans le prochain article !