C'est ici que vit Manuel, seul, avec ses 40 moutons, ses 8 vaches, ses 3 chiens, son cheval, son chat, et un bon nombre d'araignées !
Manuel, nous l'avions rencontré une première fois en France, alors qu'il était venu faire une déposition de plainte à l' ONU à Genève. En effet, une décharge installée en amont de la rivière qui alimente sa communauté destabillisait celle ci en polluant l'eau et en mettant en péril l'équilibre de l'environnement.
Nous le retrouvons donc à Temuco ; il nous attend pour faire les courses avec nous : il a l'air un peu inquiet de savoir comment ça va se passer, peut-être se demande-t-il si nous sommes habituées à beaucoup de luxe et de confort... Il faut dire que nous aussi, on a un peu d'appréhension : ne va-t-on pas être une charge pour lui ? Va-t-on pouvoir l'aider ? Ne va-t-on pas faire de nouvelles "boulettes" comme chez Carlos et Marta ? Il vit seul, comment va se passer la relation avec lui... ?
Sur le chemin qui mène à sa communauté, il nous avise un peu : " Vous savez, chez moi, c'est très modeste, rustique, il n'y a pas trop de commodités... Vous connaissez un peu la vie des champs ? Vous avez un jardin ?"
Quelques jours, de longues discussions et moultes blagounettes plus tard, nous voilà tous trois rassurés : ça va coller !
Si nous parlions beaucoup, nous passerons également beaucoup de temps en silence, mais d'un silence jamais pesant, jamais gêné, plutôt reposant... laissant le temps d'être en relation avec l'autre, ou de se perdre dans ses pensées pour revenir plus présent et attentif à l'autre... Des petits temps de réflexion pour mieux continuer la discussion...
Manuel, comme la plupart des familles de sa communauté, travaille beaucoup et vit de ses betes, de son potager, troquant maïs contre confiture ou courgettes contre "meshken" (une preparation a base de piment qui accompage tous ses plats !!) aux voisins de la communauté.
Cette vie solitaire, d'un point de vue extérieur, peut paraître rude, triste et difficile, et pourtant c'est pour lui un choix, une manière de vivre qui le comble et le rend heureux. Il nous parlera de cette vie simple et rustique loin de l'effervescence de la ville, en accord avec la nature avec laquelle il se sent connecté. En effet, au-delà de la beauté qu'elle représente pour la plupart des gens, pour Manuel elle est plus que cela : elle lui procure un état de "plénitude", comme une force qui l'accomplit et lui donne le sentiment d'être complet, de ne manquer de rien. C'est peut-être aussi en cela qu'il peut trouver goût à cette vie où il se sent libre, sans confort ni plaisir materiel : " Si je ne prenais pas de plaisir à faire les travaux même difficiles, ma vie serait insupportable ".
Nous l'aiderons d'ailleurs à tamiser la terre qui servira à l'adobe.
De même, nous l'accompagnons pour rentrer les bêtes le soir, en tâchant de déjouer les plans d'attaque des vaches intolérantes à l'entrée d'étrangères dans leur pré, nettoyons la bergerie, ramassons (et mangeons!) des tas de mûres et faisons de la confiture. Manuel ne se permet pas de prendre du temps pour faire la cuisine :nous lui rendrons donc ce service, tentant de satisfaire au mieux ses papilles par des gratins aux courgettes ou tartes de nos inventions suivant la récolte du potager...
Manuel nous emmène chez ses voisins dans le champ d'à côté. Dans la cour se côtoient chiens, chats, poules, cochons, dindons, canards, oncles, amis et enfants, en un joyeux bazard caquetant et bruyant. Dans une petite maison "bringuebalante" vit Sandra et sa famille.
(ci dessous, le Rewe, sorte de totem sacré indiquant la présence d'une Machi )
Cependant, on ne devient pas machi comme on devient docteur : pas d'études fastidieuses ou d'examens ; c'est une aptitude que l'on peut déceler dès l'enfance chez des personnes très sensibles, parfois malades ou qui ont la capacité de faire des rêves prémonitoires ou de choses passées. Une fois cette attitude décelée, le futur machi se voit pris en charge par un autre machi qui lui transmet une part de son savoir (nottament en ce qui concerne les prières, le déroulement des cérémonies... )Le reste est un apprentissage personnel qu'il experimentera par les rêves et les sensations : selon Sandra, le diagnostic des malades, le choix des plantes médicinales et la préparation des remèdes sont des choses innées, qu'elle sent, en elle, qu' elle sait, sans savoir comment.
Le genou d'Eloïse restant defenitivement incurable à nos medecins occidentaux, elle ira se présenter à la salle d'attente le jour des consultations. Une prière vers le ciel en mapudugun, un instant de silence en tenant dans ses mains un flacon rempli de l'urine du malade, la machi révèle ensuite tout ce qu'elle ressent du fonctionnement de la personne et lui concoctera un remède personnalisé à base de plantes (sorte de tisane).
La suite de ces trépidantes révélations dans le prochain article !