Le jour des 19 ans d'Eloise, nous quittons la campagne reculée de Lloncao las dunas pour se rendre à Llico.
(Au passage, faute de gâteau, nous ferons une folie de chocolat : le pack-cantine de barres super8, quelques tablettes et des petits n'oeufs de Pâcques : ¡Feliz Cumpleaños!)

Llico est un tout petit village en bord de mer qui a beaucoup souffert du tremblement de terre de février 2010 ainsi que du tsunami qui le suivit : tous les restaurants et un bon nombre de maisons proches de la côte furent détruits, laissant de nombreuses familles s'entasser dans de petites bicoques de substitution. Aujourd'hui encore, certaines familles restent sans moyen pour reconstruire une maison et continuent de vivre dans ces "aldea". L'activité économique a été également complétement boulversée par cette catastrophe naturelle, surélevant la plage et provoquant la disparition de nombreux fruits de mer. Nombres de pêcheurs furent obligés d'aller chercher du travail dans les villes voisines, ne pouvant plus vivre de la récolte des algues et des fruits de mer.

Llico n'est pas un lieu à touristes, ou du mois pas à touristes françaises : pendant la haute saison, au coeur de l'été, des chiliens de Santiago ou de Concepcion s'aventurent parfois dans la contrée... Mais deux petites blondes, c'est du jamais vu !! Autant dire qu'on ne passe pas inaperçues, on dirait même des bêtes de foire un peu rares...
Qu'est-ce qu'elles font là ces 2 "gringas" ? C'est vrai ça, qu'est-ce qu'on fait à Llico ?
Et bien, on a été invitées par le Lonko (le chef) de la communauté mapuche de LLico, Don Luis Lincopi. (photo ci-contre)

Et pourquoi ? Un peu de patience, voici l'histoire : Au delà de Llico, s'étend ce qu'on appelle le "Fundo Chilkoko" : vue d'avion ou vue de pietons, on y voit que des pins, des pins bien alignés et de tout côté. C'est une plantation de Bosque Arauco, puissante entreprise forestière qui exploite des milliers d'hectares de pins et d'eucalyptus dans la région. Petit à petit la forêt native disparaît et les ecosystèmes se trouvent boulversés, générant de nombreux problèmes environnementaux. Par exemple, les eucalyptus monopolisent toutes les ressources en eau au détriment du reste de la végétation, qui, en disparaissant, boulverse également les petites activités économiques de cueillettes, de pêche et de chasse...
L'autre problème, c'est qu'ancestralement le fundo chilkoko appartenanit à 3 familles mapuches et que leur territoire fut usurpé par un voisin Gringo (dans la culture orale mapuche, les papiers certifiant l'appartenance à ces territoires étaient inexistants), qui en fit don à l'Université de Concepcion (l'Etat) qui la vendit à Bosque Arauco (l'entreprise forestière). Bref, sombre et complexe histoire...

Aujourd'hui, ces trois familles (nouvelles générations comprises) se retrouvent sans terres et vivent dans les petites villes environnantes. Ensemble, elles aimeraient récupérer le "fundo Chilkoko" et en premier lieu ses sites sacrés. Il y en a plus de 32 parmi lesquels se trouvent le Treng-treng (colline sacrée qui de par sa situation et sa hauteur, permet de voir l'horizon et le cercle de la terre, donnant l'impression à l'observateur de se trouver au centre du monde ) ; El Trayenko ( cascade où la Machi venait chercher des remèdes; c'est

dans ce même site que se réalisaient les bains pendant le nouvel an mapuche, le watripantu) ; la LLawinkura ( pierre creusée et remplie d'eau, où se présentaient les nouveaux nés à la Terre Mère) ; et la Laguna, lieux de cérémonie, où se déroule par exemple le jeu de Palin (auquel nous allons d'ailleurs participer en cette fin de mois).
Aujourd'hui, pour accéder à ces sites, les membres de la communauté doivent demander une clé et une permission pour réaliser leurs cérémonies en ces lieux.

Nous assisterons d'ailleurs à une réunion avec les gérants de cette monstrueuse entreprise, dont le slogan est, si ironique puisse-t-il sonner, "Auraco : sembremos

futuro" ( Auraco: nous plantons le futur)... Les membres de la communauté ont réussi à obtenir une entrevue afin d'engager le dialogue sur la récupération de ces terres et tenter de trouver des compromis et des accords. Même si la conversation nous a parut relativement ouverte, le processus risque d'être long et difficile, au vue de la puissance de l'entreprise...

Et nous dans tout cela? Nous, on peut se rendre utile avec notre caméra "Pucha" : chaque famille voudrait reconstituer son historique, avec des images des lieux et des récits, pour avoir ainsi une trace et un appui de plus pour la lutte. Nous sommes donc enrolées en tant que caméraman amateurs euuh que dis-je, professionnels voyons, pour réaliser l'historique de la famille Lincopi.


Quand nous ne parcourons pas les sentiers en quête de sites sacrés, nous travaillons dur aux fourneaux : nous sommes logées chez la fille de Don Luis, Léonore et sa famille, qui tiennent une petite boulangerie-patisserie-épicerie. Nous mettons la main à la pâte (dans tous les sens du terme) et instaurons des nouveautés à la vitrine : "gâteaux français"-un moka en l'occurence!-, "biscuits français"- des cookies (humm, plûtot européennes que françaises les douceries...). Mais apparement, l'éxotisme plaît et nous jouons donc aux pâtissières. Enfin, jouer à la marchande en español, c'est pas ce qu'il y a des plus faciles, mais bon, en toute humilité, les deux extraterrestres s'en sortent pas si mal sur la fin du séjour... (bien que la rapidité dans la coupe du jambon soit encore à perfectionner!)

Nous nous étions habituées à des contacts faciles, des relations fluides s'installant rapidement, aidées par une bonne dose d'humour et de rire.... Cependant, avec la famille de Léonore, le lien fut un peu plus long à s'établir, les discussions et la confiance se sont installés plus progressivement... Mais au final, peut-être était-ce donc plus sincère, moins superficiel comme ça peut l'être parfois avec ces rencontres chaleureuses, certes, mais tellement rapides qu'elles ne peuvent être réellement profondes.

Parfois, il ne faut pas vouloir brusquer ou chercher trop vite l'amitié... Parfois, il faut peut être simplement laisser le temps que les choses se fassent d'elles mêmes, laisser le temps à l'Autre de nous connaître et de nous apprécier pour ce que l'on est vraiment...
On se sent bien dans cette "panaderia" (boulangerie), se réveillant tous les matins avec une bonne odeur de pain chaud que l'on mange à toute heure du jour et de la nuit, et partons de Llico à reculons...
Mais ça, c'est l'inévitable inconvénient du voyage : on quitte là où on est bien pour aller vers du nouveau, recommencer à chercher à s'adapter, à essayer de s'intégrer, se faire accepter, aller vers un inconnu qui sera peut-être plus difficile, moins sympathique...ou encore meilleur!
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